Le burn out des enseignants

enseignant


L’enseignement est souvent un métier de passion, parfois aussi un métier choisi pour équilibrer sa vie familiale et professionnelle. Certains parlent de « plus beau métier du monde ». Mais alors pourquoi les enseignants sont-ils si nombreux à faire un burn out ? Pour lire le témoignage d’Ellen sur le burn out des enseignants, cliquez ici.

C’est lors d’une conférence sur le burn out que j’ai rencontré Ellen. A la fin de la conférence elle s’était levée pour poser des questions pertinentes et pointues et partager son vécu. Elle était directement concernée par l’épuisement professionnel, c’était certain. Mais au-delà de cela, ce qui m’a le plus intéressé dans son partage était son explication des impacts neurologiques du burn out. Peu après la conférence, j’ai donc entrepris d’échanger avec elle.

Voici son histoire…


ENSEIGNANT, UN METIER DE PASSION

Je suis enseignante en anglais en lycée. J’aime enseigner, être face aux élèves, je trouve cela passionnant. De plus, je suis dans un lycée où les élèves aiment venir et sont en situation de réussite. Les résultats aux examens sont excellents. A priori tout devrait être parfait. Pourtant, j’en suis à mon deuxième burn out.


COMMENT LE BURN OUT EST ENTRE DANS MA VIE

La première fois que le burn out est entré dans ma vie, c’était il y a près de 7 ans, en 2012. Je me sentais de plus en plus épuisée. Mener à bien les tâches quotidiennes devenait de plus en plus dur. Petit à petit, je plongeais dans une tristesse intense. Cela devenait très encombrant. Petit à petit, je n’avais plus l’énergie de faire mon travail, jusqu’à même ne plus arriver à faire mes photocopies pour les cours.

Cette tristesse, c’était comme un ballon qui se déplaçait avec moi et dont je ne savais que faire.


LE BURN OUT

le jour où je me suis écroulée

On était en juillet, j’avais réussi à aller jusqu’à la fin de mes obligations au lycée. J’avais ramené au train une amie australienne qui était venue me rendre visite. Et une fois Lauren entrée dans le wagon, d’un coup, je me suis écroulée, en larmes.

Ce jour-là, d’un coup, je me suis mise à pleurer, sans discontinuer.

avant le burn out, le burn in

Cela faisait 3 ans que je m’investissais beaucoup dans un projet important sans recevoir plus que cela de reconnaissance pour les efforts fournis. Nous étions 3 professeurs. Plusieurs fois, nous avions demandé des moyens matériels et financiers supplémentaires et on ne les obtenait pas. Notre travail, très apprécié, profitait à tout l’établissement, mais la direction ne répondait pas à nos demandes. Le travail additionnel que cela nous demandait n’était pas rémunéré, nous avions le même salaire que si nous avions juste fait nos heures.

Au final sur cette équipe, nous sommes 2 à avoir fini en épuisement professionnel. Ce que je remarque, c’est que toutes les deux, nous étions très exigeantes avec un idéal du métier très fort.

LA goutte d’eau qui a fait déborder le vase

J’étais épuisée, vidée. Puis 2 incidents successifs ont fait déborder le vase. Une collègue m’a parlé de façon très brutale. Puis, pour la première fois, une élève m’a accusée de ne pas suffisamment l’aider, elle en particulier. Ces événements aussi anodins qu’ils puissent paraitre atteignaient l’idéal très haut que j’avais de ce métier. Aider les élèves était ce qu’il y avait de plus important pour moi. J’ai un côté “je veux sauver le monde” ! Je prenais les choses très à cœur. Je n’en dormais plus.

Finalement ces événements m’ont permis de craquer, mais ce ne sont pas eux qui m’ont amenée au burn out. On sait que les causes sont multiples.

Pour ma part, les causes profondes sont : une faible estime de moi, compensée par un surinvestissement dans mon métier; ajouté à un équilibre de vie qui n’était pas juste. Je n’avais pas d’espace personnel. Je n’avais pas de loisirs, pas de temps pour moi, c’était ma famille et mon métier. Et à l’époque, je ne savais pas écouter mes besoins. C’est quelque chose que j’ai appris depuis : écouter le message envoyé par mes émotions, par mon corps, pour décrypter ce dont j’ai besoin.


PRENDRE CONSCIENCE DE CE QU’EST LE BURN OUT

Nommer ce qui nous arrive pour accepter le burn out

Ce fameux juillet 2012, comme je pleurais sans discontinuer, j’ai pris rendez-vous au centre médico-psychologique. J’ai raconté ce qui m’arrivait à un psychologue. Je me souviens très bien : j’avais les yeux pleins de larmes, je le regardais et il m’a dit « vous faites une dépression d’épuisement » et là quelque chose en moi a dit « il faut le croire, il faut que tu entendes cela. ». Nommer ce qui m’arrivait m’a permis de l’accepter.

Depuis plusieurs semaines, je voyais bien que cela n’allait pas, mais je refusais une aide extérieure. Je suis une personne qui jusque-là avait su surmonter les obstacles de la vie toute seule. J’avais déjà pris un rendez-vous que j’avais annulé en me disant que les vacances allaient arriver et que cela irait mieux après.

Ce que je ne comprenais pas, c’est que, dans ma vie privée, tout allait bien, j’étais heureuse, je venais de me remarier. Je me suis demandé : « mais pourquoi cela arrive maintenant ? ». Ce que j’ai compris, plus tard, c’est que justement, c’était un moment où je pouvais me le “permettre”.

Ce qui était terrible, c’est qu’on était début juillet et je savais que je ne pourrai pas reprendre en septembre. J’étais allée beaucoup trop loin dans l’épuisement.

Pendant la traversée du burn out, “j’étais un vrai légume”

A partir de ce moment-là, j’étais un vrai légume. Je faisais tout très lentement. Mes fonctions cérébrales étaient au ralenti aussi. Mais je pouvais encore lire. Ce qui m’a permis de lire beaucoup sur le sujet du burn out et de la dépression. Par contre, alors que j’adore l’anglais, je n’ai pas pu ni lire, ni entendre ou parler un seul mot d’anglais pendant un an.

J’étais démunie, vide et sans ressources intérieures. J’étais angoissée par tout : le moindre rendez-vous extérieur, prendre la voiture, dormir, envisager l’avenir, le retour au travail…


CE QUE J’AI FAIT POUR ME RELEVER

Ce qui a été important pour me relever :

  • Mettre des mots sur ce qui m’arrivait, réaliser que je n’étais pas seule, que c’est une pathologie,
  • Avoir des personnes avec qui m’ont soutenue, qui m’ont accompagnée dans cette épreuve,
  • Lire et comprendre ce qu’est le burn out.

Quand il a été question de retour au travail, j’ai fait un bilan de compétence. J’ai questionné mes compétences et mes valeurs. Au final, j’ai confirmé le fait que j’aime enseigner et transmettre, que je me sens toujours faite pour ce métier. J’ai donc choisi de revenir dans mon lycée. J’ai repris mon poste en mi-temps thérapeutique l’année suivante pour un an. J’étais encore très fatiguée : je travaillais par demi-journée pour pouvoir me reposer. J’ai aussi appris à passer moins de temps à préparer les cours en étant moins perfectionniste tout en faisant aussi bien mon métier. J’ai appris à tempérer mon idéal de sauver tout le monde, que la réussite d’un élève ne dépendait pas que de moi. C’est un métier de compromis tout le temps : pas assez de temps pour toutes les activités que l’on souhaite faire avec les élèves, pas assez de temps pour accorder suffisamment d’attention à chacun (35 par classe en lycée !).


CE QU’IL FAUDRAIT METTRE EN PLACE POUR EVITER LE BURN OUT DES ENSEIGNANTS

  • Avoir sa classe, serait vraiment un plus, plutôt que de courir partout d’une salle à l’autre chaque heure. Et moins d’élèves par classe évidemment.
  • Avoir un bureau où l’on peut travailler quand on est sur place (travailler dans une salle des professeurs est mission impossible).
  • Gérer son temps en dehors des heures passées devant élèves : temps de correction, de préparation (contenu, matériel), temps de concertation, qui peuvent être très chronophages,
  • Qu’il y ait un dialogue entre la direction d’un établissement et l’équipe lorsqu’une personne compétente va jusqu’à l’épuisement professionnel, : « quel dysfonctionnement ce burn-out nous montre-t-il ?

En fait en France, l’éducation nationale ne se remet pas en question par rapport au burn out des enseignants. J’ai eu l’impression de vivre quelque chose de personnel et en aucune façon le lycée dans lequel je travaillais n’a été à l’écoute de ce que le percevais. En France, on vous renvoie à une fragilité personnelle. Dans d’autres pays comme la Suède, l’employeur est obligé de faire un bilan avec la personne pour évaluer ce qui a été difficile et ce qui l’a amené à cette situation d’épuisement.


COMMENT LE SECOND BURN OUT EST ARRIVE

le second burn out : une rupture avec mes valeurs

Quelques années après mon retour au lycée, j’ai choisi de  retourner aux études et de passer un Diplôme Universitaire à l’Université d’Angers en neurosciences et apprentissage. Je voulais aller plus loin dans la compréhension de l’apprentissage, affiner mes compétences, confirmer les intuitions et mes observations, évoluer dans ma pratique.

J’ai également appris lors de ma formation que le burn out est dû à un excès de cortisol, l’hormone du mauvais stress, alors que la dépression est due à un manque de sérotonine, l’hormone qui agit sur le système nerveux central et la transmission entre neurones. Le stress fait partie de vie, mais il devient délétère lorsqu’il est chronique. Le cerveau, fonctionnant en logique de survie, décide de décrocher lorsque le taux atteint met notre santé en danger. Revenir au taux de cortisol normal prend du temps.

Bien-sûr, la rédaction du mémoire m’a pris pas mal d’énergie, en plus de mes heures d’enseignement. Ces nouvelles connaissances me faisaient prendre conscience que le temps que nous avions en classe ne nous permettait pas de créer de bonnes conditions d’apprentissage, ni de prendre soin de la relation avec chaque élève. Pour moi, ce métier n’évoluait pas suffisamment, et ce lycée faisait des choix pédagogiques que je n’approuvais pas. Cela a créé un vrai conflit de valeurs. Je me suis retrouvée de nouveau épuisée.

des symptômes violents

J’avais des troubles du sommeil, mal aux articulations, des palpitations, des vertiges, du mal à respirer et un sentiment d’être désabusée. Tout mon corps me disait “stop !”. Je n’avais plus l’énergie de faire cours.

Au début, je n’avais demandé que quelques jours, en pensant que les vacances de Noël suffiraient à me remettre debout. Mais une semaine avant la rentrée, j’ai eu des symptômes de stress d’une intensité incroyable. J’avais des maux de ventre à me courber en deux.

Je pensais que j’avais un ulcère à l’estomac tellement j’avais mal.

Ces douleurs étaient ponctuées d’insomnies, de tensions, de stress qui me donnaient  envie de pleurer. J’angoissais terriblement à l’idée de reprendre. J’ai alors compris que ce n’était pas juste du repos dont j’avais besoin. J’ai donc j’ai été revoir mon médecin et j’ai accepté à nouveau un traitement médical. Cette fois-ci, je me suis arrêtée plus tôt. Grâce à cela, je ne suis pas un légume comme je l’avais été.

un repos difficile a accepter

En tant que professeur, ce n’est pas simple de s’arrêter. Notre agenda est ponctué de congés. Donc on se dit à chaque fois que l’on tient jusqu’aux prochaines vacances. Pas parce que ça se passe mal pour moi, mais parce que je passe trop de temps pour ce que je souhaite faire avec mes élèves. Je me mets trop de pression. C’est compliqué vis à vis de la société aussi. Les gens se disent : « qu’est-ce que c’est que ces gens qui sont épuisés alors qu’ils sont en vacances tout le temps ! ». Entre les vacances, on fait beaucoup d’heures. Les petites vacances sont un temps de récupération et de longues corrections, en lycée particulièrement.

C’est très difficile d’accepter de prendre du repos. On se sent en marge de la société, déconnecté. On est sur la touche.

Pour aller plus loin, lisez l’article sur “la honte du burn out”


CE QUE J’AI COMPRIS SUITE A CE DEUXIEME BURN OUT

Cette fois-ci, je me suis demandé « qu’est-ce que je n’ai pas encore compris et que je dois comprendre là ? ».

J’ai analysé ce qui ne me convenait dans mon travail, ce que je ne voulais plus. J’ai aussi recherché ce qui était important pour moi : qu’est-ce qui me fait vibrer, me rend heureuse et au contraire me met à plat ? Je me suis mise crayon à la main pour faire cette liste. J’ai ainsi pu définir un projet qui me convient mieux.

Puis pour le mettre place, j’ai choisi pour cela la méthode des petits pas. Chaque jour, je fais un petit pas vers mon projet. En parallèle, je prends soin de ma santé physique, mentale. Accepter que cela ne se règle pas en quelques jours, ni quelques semaines est important.

J’ai donc décidé de prendre un mi-temps au lycée, de façon à me permettre de faire des vacations et de travailler autrement, en dehors du lycée. Ainsi, je serai plus alignée avec ce qui est important pour moi.


MON MESSAGE : ET SI LE BURN OUT ETAIT UNE CHANCE ?

Au final pour moi, le burn out est une chance de se rapprocher de qui on est. Je ne dis pas sur le moment, mais progressivement. Cela nous aide à :

  • arrêter de faire des compromis et savoir refuser
  • prendre le temps d’écouter sa musique intérieur, ses talents
  • se libérer de liens et de blessures qui datent de l’enfance et enfin devenir qui on est vraiment

C’est pour cela que l’étape d’acceptation de ce qui nous arrive est importante. Ne pas hésiter pas à demander de l’aide tous les jours à son entourage, aux professionnels compétents, à la vie tout simplement.

Le burn out, on n’y vient pas par hasard.

Cet épuisement physique nous oblige à faire ce travail d’intériorisation. C’est pourquoi cette part d’introspection est importante. Certains y arrivent en une fois. Moi j’ai besoin de 2 étapes, c’est comme ça.

Pour aller plus loin, lisez : cet article sur la résilience après un burn out


CONCLUSION

envisager le retour au travail

Aujourd’hui, je ne suis toujours pas remise, j’ai souhaité un mi-temps “aménagé” mais cela ne se fera pas tout de suite. Retourner travailler au même endroit, au même poste, me pose question.

Oser imaginer de nouveaux projets

Je réalise qu’un 2ème épisode d’épuisement professionnel n’est vraiment pas à prendre à la légère si on ne veut pas mettre sa santé plus en danger. Il y a aussi un lien entre burn-out et l’impossibilité de faire évoluer un système. L’éducation nationale est une grosse machine, tout comme peut l’être l’hôpital ou une grosse entreprise. Se sentir piégée dans un système que l’on trouve dépassé, déshumanisant – mais en revanche très exigeant des ressources qu’on va lui apporter – finit par créer le malaise, le mal-être et l’épuisement. Alors je tente de penser “hors de la boite” comme disent les anglais.

Oser s’imaginer travailler autrement, oser se recréer, oser valoriser ses compétences, oser le changement … tout un programme, d’autant plus compliqué quand on est dans une sécurité d’emploi.

avoir l’énergie pour mener ses projets

J’ai des projets … mais pas l’énergie de les mener à bien pour l’instant. J’ai des problèmes de mémoire, d’attention et de compréhension parfois. Je suis lente dans tout ce que je fais et reste très fatigable. Alors comme pour la première fois, accepter que le retour à la santé prenne du temps. Et tous les jours, un petit pas. Respirer, marcher, écouter le silence à l’intérieur, se laisser guidée, prendre soin de moi, de ma famille. D’abord le repos sans m’agiter dans mon bocal.

Ensuite, avancer sur mon projet de reconversion, à temps partiel sans doute. Se dire que cette étape est une pause nécessaire pour une nouvelle compréhension de ma place dans le monde du travail, une nouvelle appréhension de soi et de la vie, du sens qu’on lui donne et qu’on souhaite lui donner. Une vraie crise existentielle.

votre conclusion

Et vous qu’est-ce que ce témoignage vous inspire ? En quoi ressemble-t-il de près ou de loin à votre vécu ?

Si vous souhaitez lire d’autres témoignages de “burnoutés”, vous pouvez lire :

Pour en savoir plus sur le burn out :

Vous avez aimé ? N’hésitez pas à laisser un message, liker, partager de façon à ce que d’autres puissent découvrir ce blog et peut-être avancer un peu plus sur leur chemin.

photos : Pixabay : PourquoiPas

 

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4 réflexions sur « Le burn out des enseignants »

  1. Bonjour Astrid,
    Voici un témoignage très concret qui permet de prendre le temps poser un regard différent sur ce métier si central dans nos vies puisqu’il permet la transmission des savoirs.
    Merci et bel été à vous,
    Cordialement,
    Laurent

  2. Très beau témoignage.
    Qui met bien en lumière les étapes pour remonter la pente … La prise de conscience, l’analyse, la mise en route de nouvelles habitudes.
    Je ne suis pas enseignante , en revanche j’en connais beaucoup , et le métier n’est pas vu comme il l’est vraiment. L’enseignement n’est pas “seulement” 15 à 20h de cours par semaine et 2 mois de vacances d’été …
    La passion initiale de l’enseignant est mise à rude épreuve au quotidien.
    Merci pour ce partage !

  3. Chère professeure d’anglais, votre témoignage est remarquable d’équilibre, de justesse. L’absence d’émotion particulière permet à chacun de réfléchir, de s’approprier votre histoire, de la recréer, de la mettre en perspective. J’ai aimé votre écriture, son rythme, son apparente simplicité.
    Merci pour ce témoignage qui nous demande à tous de nous écouter, de nous poser avant que d’être en conflit intérieur grave, de demander les aides à la réflexion quand elles sont nécessaires, bref d’oser! Pas facile, mais quel autre choix avons-nous?

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